Fernand Schlegel : une biographie

Fernand Schlegel naît à Rennes en 1920. Sa mère est la fille adoptive d’un instituteur breton, à Montfort-sur-Meu. Son père, militaire depuis 1917 est issu de la bourgeoisie parisienne, une famille de profs, d’universitaires et de militaires. Il passe son enfance au gré des affectations de son père. De 1922 à 1928, ce sera Metz, dont F.S. gardera surtout le souvenir du froid, du gris et du patois allemand que les mosellans avaient encore l’habitude de parler en ces années.

En 1929 la famille Schlegel part au Maroc, avec les troupes du Maréchal Lyautey. Ils vivent à Kasbah Tadla, une ville de garnison près de Mek Ness. C’est un choc décisif pour le jeune garçon : les coutumes, les couleurs, les attitudes des marocains vont influencer une grande partie de son œuvre à venir.

Puis c’est le retour en France, à Nancy. Remarqué par son instituteur, il passe le certificat d’étude haut la main et entre au Lycée Henri Poincaré directement en 5ème ! Son habileté au dessin est très vite remarquée. Camarade de classe d’un certain Becmeur dont le père est professeur à l’Ecole des Beaux Arts, ce dernier accueillera les deux enfants tous les jeudi matin dans son atelier. Ils y recopieront, apprenant les bases de leur futur métier. Présentés tous les deux au concours général de dessin, c’est Becmeur, le fils du prof qui est reçu premier. Fernand Schlegel est deuxième… Le début d’une amitié mêlée de rivalité qui plus tard donnera Becmeur inspecteur général d’art plastique, et Schlegel inspecteur régional… mais Commandeur des Palmes Académiques ! Il n’empêche que c’est grâce à cette saine rivalité et à Mr. Becmeur que le don de Schlegel ont pu commencer à ce structurer.

Tout au long de sa jeunesse, Fernand Schlegel est suivi de très près par sa marraine (« Nene »), qui l’invite régulièrement à Paris pour y faire son « éducation » : visite des musées, endroits mondains,  où l’on voit des peintres du Montparnasse… Il est vrai qu’elle habite rue Campagne Première… Mais cette avidité de connaissance ne se borne pas au monde de l’art et F.S. développe un grand intérêt pour la nature : cavalier accompli, fier chercheur de champignons, botanique, entomologie… et les gens de la campagne qu’il croise en Bretagne, en Lorraine ou dans le Berry et que l’on retrouvera plus tard dans ses tapisseries. Il passe son Bac à Bourges en 1938 et, bien que brillant élève, n’en rate pas moins la seconde partie, recalé en histoire ! La guerre approche, et pour ce fils et petit-fils d’officier, la voie semble tracée : ce sera « Corniche » (Année de préparation à l’Ecole Saint Cyr). Il reste un an à Rennes. Un an pour connaître la guerre, pour voir son père fait prisonnier au front, pour ravitailler des réfugiés, et puis la bêtise de certains professeurs bien planqués se moquant de ceux qui sont restés au front… C’est un fait : Il ne sera pas militaire !

Il rejoint sa mère à Bourges en 1940 et s’inscrit à l’Ecole des Beaux Arts. Parler de cours en cette période un peu folle serait exagéré, car ils ne sont que quelques élèves, dont des parisiens réfugiés. Il y fait deux rencontres essentielles : Jean Dewasne, futur prince de l’abstraction, et Jacques Auriac, un des affichistes majeurs des 30 Glorieuses, avec qui se noue une complicité qui durera jusqu’à leur mort. En 1941, les trois copains entrent à l’Atelier Jaudon à Paris. Le « père Jaudon », « le maître », qui siège au 25 Passage d’Enfer. La situation financière des Schlegel est délicates et Jaudon accorde à son élève un fort rabais, oubliant parfois de demander la note. Il dispense Schlegel des premiers cours du matin. Schlegel habite alors une chambre de bonne prêtée par une amie de sa marraine, au 153 du Boulevard Montparnasse. C’est un as de l'anatomie et un surdoué de la perspective. Il est reçu premier au professorat de Dessin en 1943.

Il est nommé professeur au lycée de Laon, à l’époque lycée passerelle pour les « éléments prometteurs » : y sont passés avant guerre Simone de Beauvoir, Claude Levy-Strauss… Jean-Louis Curtis y enseigne encore lorsque Schlegel arrive. Dans la pension où il réside, notre jeune prof amaigri par l’occupation reçoit la visite d’une jeune fille qui lui apporte un panier de victuailles. C’est Jeannine Dumesnil. Coup de foudre, ils se marient pour la vie en 1944. Anne Schlegel voit le jour en 1945. Peu après décède la grand-mère maternelle de Fernand. Elle restera à jamais pour la famille l’image du « Bon goût à la parisienne» et d’une certaine aristocratie progressiste : mariée à un officier issu de l’X et catholique bon teint, elle s’était affirmée dreyfusarde, antimilitariste et avait retrouvé son identité protestante après le décès de son mari, pour suivre Wilfried Monod et la communauté des Veilleurs. Cette même année, son père revient de camp de prisonniers. Lui qui avait laissé un lycéen découvre un professeur marié et père de famille, un homme qui s’est construit sans lui… choc.

A Laon, F.S. est de toutes les écoles, de tous les décors de théatre, illustrations de livres… L’inspecteur général de l’époque lui rend visite et lui propose de remettre sur pied une Ecole des Beaux Arts en province. Il refuse car son choix est déjà fait : l’Algérie !

Après la naissance de leur premier fils Jean-Louis, les Schlegel partent pour Oran. Fernand y enseigne au lycée et à l’Ecole des Beaux Arts. Il côtoie des futures personnalités tel Marc Ferro, alors professeur d’Histoire, et tisse une magnifique amitié avec Alfred Bougamont, professeur de lettres, grammairien chevronné et Ch’ti à l’humour bien réparti. Un samedi après-midi, il reçoit la visite d’un élève des beaux-arts qui souhaitait lui présenter ses croquis : un certain Yves Saint Laurent… C’est à cette époque que Schlegel développe une palette orientaliste, croisant la technique cubiste héritée de Montparnasse avec la palette méditerranéenne. Il reçoit le « Prix des Artistes Africains » en 1949. Frédéric, le dernier fils, naît en 1955, à un moment où la tension entre français et algériens devient forte. F.S. reste dans l’incompréhension devant les évènements qui prennent forme et la famille part pour Nancy.

S’ouvre alors une période de grande créativité. Schlegel est exposé non seulement à Nancy, mais également dans les galeries de Raymond Duncan à Paris et New-York. Il est invité aux Biennales de Menton à de nombreuses reprises. Il y est également récompensé. Disposant entre 1958 et 1970 d’un atelier assez grand, il peint avec succès des cartons de tapisseries. Une trentaine d’œuvres seront tissées par les ateliers Braquenié, à Aubusson, et exposées à Menton, Nîmes et Paris (entre autres) entre 1962 et 1968. (Certains cartons et tapisseries sont maintenant inventoriés parmi les œuvres du Musée de la Tapisserie d’Aubusson). Schlegel se lie d’amitié avec Jean Decaux, peintre nancéen au fait de sa gloire. L’œuvre de F.S. s’ouvre à de nouveaux horizons, une recherche abstraite autour des principes doriques, de l’unité graphique et musicale. Il est énormément influencé par Pythagore, par le livre « Rythmes et Rites » de Matila C. Ghyka puis plus tard par les recherches sur les créations mathématiques de Iannis Xenakis.

Son père Jacques Schlegel meurt en 1976. La mort, « l’angoisse du vide » prennent une place plus importante encore dans la production de l’artiste. Du « Qui sommes-nous ? », la question se déplace vers « Où allons-nous ? ».

Porté par une carrière de professeur brillante, on lui attribue des responsabilités de plus en plus importantes, jusqu’à ce qu’il soit nommé Inspecteur Pédagogique Régional d’Arts Plastiques, au coté de son ami d’enfance Mr. Becmeur. D’autre part, il a accumulé une certaine rancoeur à l’égard des galeristes, des marchands d’art, ce qui ne le pousse pas à « revenir dans le circuit ».

Au début des années 80, il voit d’un œil critique la systématisation des installations conceptuelles qui s’impose : A quel point peut-on intellectualiser une œuvre ? Est-ce un but en soi de nier le monde par le « rien » ? Il décide de prendre le contre-pied en développant un langage pictural néo-expressionniste, basé sur un retour à la matière, à l’anatomie et volontairement libéré de tout discours. Pourtant le contenu des tableaux est proprement percutant : prisonniers de guerre, esclaves, cadavres, le mal, la mort, le vide… C’est sa seconde période, qu’il va développer jusqu’en 1995. C’est une peinture qui « effraie le petit bourgeois », et l’exposition organisée par sa fille Anne au Henley Management School, près de Londres en 1994, n’a qu’un succès d’estime.

Son dernier tableau, « Figure Assise » exprime le vide d’un l’homme dont les mains ont porté l’œuvre mais dont l’esprit désenchanté attend une renaissance. L’angoisse, source de création qui le portait jusque là, se transforme en dépression bloquante. Devant son œuvre, inconnue, Fernand Schlegel ne sait que penser : pour qui peindre, pourquoi ? Quelle valeur sa peinture peut-elle avoir aux yeux des hommes, de ceux qui préféreront toujours les paysages aquarellisés aux corps désarticulés, les idoles stéréotypées aux consciences décharnées.

Epuisé par un cancer depuis de long mois, Fernand Schlegel décède après une opération, le 3 décembre 2002 à Nancy, laissant à Jeannine, à ses enfants et petits-enfants le soin de diffuser l’œuvre de sa vie.

 

Mathieu Schlegel – Juillet 2005


"Poème Autour des Trophées", un hommage par le pasteur Gilbert Beaume. 

 

 

- Prendre Contact -